LE TOURBILLON DE LA VIE

J’ai passé toute ma vie sous emprise. Sous l’emprise des hommes que j’ai aimés quand j’avais 15 ans, 20 ans, 30 ans, et que je brûlais la jeunesse par les deux bouts pour qu’elle resplendisse. Je suis sous emprise du ciel qui déborde et qui me noie, sous emprise du ciel, qui me regarde, et qui met les étoiles à sa parure pour impressionner mon cœur. Je suis sous emprise de la forêt ancienne avec ses mousses et ses troncs argentés, sous emprise des arbres majestueux de mon enfance, des feuilles dans le vent, du soleil et du bruit de la mer qui caracole à mes oreilles. Je suis sous emprise des animaux innocents qui essaient de survivre dans ce monde de bêtes que les hommes ont fait à leur image. Je suis sous emprise de la force de la prière qui monte des chambres et des mosquées et anime mes rues et mes terrasses incendiées par le soleil brutal. Je suis sous l’emprise de mes rêves, de mes espoirs cinglants, de mes missions à accomplir et rien ne me retient d’aimer tout.
Je passe toute ma vie sous emprise de tout ce que j’aime et de tout ceux que j’aime, je suis sous emprise de ma famille et de mes enfants, je suis sous emprise de leurs rires qui ont raison de moi et décident de mes journées, sans que je puisse lutter.

J’ai passé toute ma vie sous emprise, et c’est ça qui me la fait aimer chaque matin parce que le monde est plus fort que moi, que le désir que le monde a de moi me submerge et qu’avec sa force qui me dépasse, je suis obligée de rentrer vivante à toute heure du jour et de la nuit dans le tourbillon de vivre et d’être emportée. J’ai passé toute ma vie sous emprise et je mets sous emprise tous les gens que j’aime car ils aiment la façon dont je suis faite, dont j’avance, ils aiment la façon dont je choisis tout et la façon dont je renonce avec exactitude et je le fais comme personne d’autre, pour que mon identité tonitruante soit bien conforme à sa configuration sacrée. J’ai passé toute ma vie sous emprise, et j’ai souffert et j’ai été heureuse et à aucun moment, je n’ai dormi car on ne peut pas dormir quand on goûte la vie avec une intensité telle qu’on vibre à tout ce qu’elle offre et j’espère aller au bout de l’existence avec ce désir constant et cet amour, toujours plus forts qui font de moi la femme que je suis, cette femme qui appartient à tout et à tous, et qui se donne à tout et à tous et aime les hommes et les femmes avec le sang de ses veines et les battements de son coeur. Je passe ma vie sous l’emprise de la foi qui m’habite et qui me permet de soulever des montagnes à chaque instant et avec joie. J’ai donné mon consentement à tout, à ceux qui m’ont fait du mal, à ceux qui m’ont donnée les plus grandes joies et chaque fois je l’ai fait à la lumière de ce qui éclairait ma conscience et avec tout ce que j’étais à ces moments là et il s’agissait toujours de la bonne lumière et je sais que j’ai eu raison de le faire même quand j’ai eu tort.

Je suis sous l’emprise du temps qui passe, de la fureur de tous les âges qui ont traversés ma vie, de ma jeunesse spectaculaire qui s’éloigne dans le brouillard des souvenirs et de ma vieillesse qui me rejoint avec sa douce solitude. Je suis sous l’emprise de la beauté du monde, qui n’en finit pas d’éclater aux yeux attentifs de ceux qui voient. Je suis sous l’emprise de mes choix qui me conduisent malgré moi à destination. Je suis sous l’emprise de mes erreurs qui me font reconsidérer la vie à l’aune de ma foi. Je suis sous l’emprise de ma confiance en Dieu qui me donne le courage de franchir les obstacles. Je suis sous l’emprise de la vérité qui ne laisse pas de place à la falsification de soi-même et quand je la regarde en face je ne vois aucune ombre. Je suis sous l’emprise de la lumière et je sais que tout est en ordre. Je sais que sont en ordre ceux qui ont décidé pour moi, sont en ordre les contraintes qui m’ont façonnées, les beautés que j’ai perdues, les mensonges qu’on m’a servis, les plaies dont je suis dépositaires, les occasions dont je me suis crue lésées. Tout est en ordre, et j’ai tout eu de ce que je devais avoir, et j’aurai encore tout de ce qui m’est imparti. Rien ne pourra se soustraire à ce qui m’est destiné et je prie pour continuer à toucher le monde et à ce qu’il me touche de toute sa force, de tout son amour et de toute sa violence d’aimer pour que je sois moi. Je prie pour que le monde me conserve dans son tourbillon solaire, et que je sache reconnaître en lui le meilleur endroit et pour les siècles des siècles je lui donne mon consentement à être bousculée, à être renversée, à être aimée.

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