Je n’oublie pas la fantastique maison de mon père, sa maison merveilleuse, Beaudesir, l’histoire de ma grand-mère que tout le monde appelait Tante Madeleine et qui était connue a des kilomètres à la ronde pour sa générosité et son hospitalité. Je n’oublie pas nos chiens, nos tilleuls, nos feu de cheminée, nos baignades dans la rivière ni la barque verte qui nous servait, à force de lenteur, à mesurer le temps. Je n’oublie pas les jours de grêle et de baignade vertigineuse pendant lesquels ma Tata Yvette nous attendait, mon père et moi, sur le pas de la porte avec des piles de draps secs et repassés prêts à être dépliés pour se transformer en serviettes de bain. Je n’oublie pas le patrimoine de mon enfance paternelle, ni son odeur, ni ses couleurs, ni la présence de mes animaux irremplaçables Mirza et Buc auxquels je racontais des passages de l’Evangile. Mes chats, mes canards, mon coq, passé à la marmite parce qu’il m’avait attaqué dans le poulailler, ou je courais chercher des œufs : je n’oublie rien de tout cela. Je n’oublie pas mon père.

Le patrimoine de mon enfance tient dans une feuille d’automne, quand les nervures orange ont cette façon bien particulière de dire les marronniers. Mon père adorait la nature, les animaux et les fleurs. C était l’une des passions de sa vie. Le patrimoine de mon enfance tient dans un pétale de rose de jardin sur sa table de chevet.

Je me demande à partir de quel moment on va porter plainte contre la pluie, contre le vent, contre le soleil, contre la maladie. Mon père se le demandait aussi et il secouait la tête laconiquement. Qui est responsable de tout ce qui nous arrive et de tout ce qui ne nous arrive pas? Si ce n’est pas Dieu, si ce n’est pas la vie, alors c’est qui?… J’aurais aimé grandir comme lui dans un monde de foi ou les événements de la vie avaient un sens, ou les épreuves et les contraintes étaient des tremplins, des passeports vers le monde des hommes.

Mon père a traversé l’histoire sans s’en rendre compte. Il a traversé l’histoire avec un grand H, dans sa campagne de Saône et Loire, en Russie, en Roumanie, en Afghanistan, en Chine. Il a traversé la guerre, l’enfance paysanne, les grands procès de mon grand-père quand il avait été réquisitionné magistrat au moment de la libération. Mon père a traversé l’histoire avec ses histoires qu’il a racontées invariablement…Il a traversé l’histoire quand il recousait notre chien sur la table de la cuisine lorsqu’il s’était fait déchirer la queue par du fil barbelé. Mon père traversait l’histoire à la table du président russe au temps de l’ex-URSS. C’était un observateur méticuleux et un homme d’actions. Il racontait souvent la blague du garde du corps de Gorbatchev : « pourquoi Adam et Ève venaient-ils d’Union Soviétique ? » Alors tu ne sais pas? lançait-il et il reprenait aussitôt : « Ils n’avaient rien à se mettre, ils avaient une pomme pour deux et ils se croyaient au paradis… » J’entends alors retentir dans mon cœur les intonations de son rire joyeux et clair.

Souvent je pense à lui, aux autres époques, aux autres moments de la vie où le bon sens prévalait encore. Je pense au moment du monde ou les désirs et les rêves n’étaient pas construits sur la vengeance et le ressentiment, je pense aux sociétés d’avant ou on s’appuyait sur nos condition pour en faire des forces. Je pense à Martin Luther King et à mes cheikhs de lumière, mes hommes de paix qui sillonnaient l’Afrique de l’Ouest avec pour talisman leur amour. Je pense à mes Prophètes, paix et salut sur eux, à tous les saints de lumière dont les manteaux d’hermine sont tapissés de sang…

Je pense à mon père qui traversait le monde avec Charles Mérieux, soucieux d’agir, soucieux de venir en aide, soucieux d’offrir le plus bel avenir possible à ceux qu’il aimait.

Je pense à mon père qui était tellement volontaire, qui voulait tellement changer la réalité avec sa force prodigieuse qu’il y arrivait parfois…Et, dans la voiture, quand le GPS donnait les indications de l’itinéraire il disait parfois d’un ton ferme : « Non je ne passerai pas par là! » comme si le GPS pouvait lui répondre et il prenait une autre route.

J’avance à l’intérieur du patrimoine de mon enfance, les yeux fermés, le cœur encore chaud de la magnifique présence de mon père.

J’ai la mémoire absolue de nos moments partagés, de son jardin qu’il adorait, de son chien qui veillait sur lui. J’ai la mémoire absolue de son immense solitude et de son immense liberté, de sa façon bien à lui de faire tout ce qu’il voulait, toujours, quelles que soient les circonstances, parce qu’il fallait « faire face » comme il disait. J’ai la mémoire absolue de sa curiosité toujours renouvelée, de la joie qu’il avait à partager son temps entre les gens de la campagne, les gens plein de simplicité et d’intelligence de la vie qu’il aimait, loin des snobismes intellectuels qu’il avait en horreur. Il me réclamait souvent les deux dernières années de sa vie d’organiser chez lui des anniversaires, des fêtes, des Noël tant il souffrait de terminer sa vie ainsi, loin des hommes et des femmes, loin de la vie passionnante qu’il avait parcourue.

Je me souviens de mon père, massif et beau, solide, les sens aiguisé, clair d’esprit jusqu’à la fin de ces jours, avec toujours de nouveaux projets et qui ne se laissait pas faire. Je me souviens de son phrasé si exceptionnel, de sa lenteur à parler et du plaisir que chacun avais à l’écouter.

Je crois qu’il est mort sans véritablement savoir dans quel monde il vivait, je crois qu’il est mort avec une forme de naïveté qui lui a permis de conserver sa joie. Je crois qu’il ne savait pas assez qu’on peut presque porter plainte contre la pluie, contre le vent, contre la maladie. Je crois qu’il ne savait pas que pour réussir aujourd’hui il faut être la victime de quelqu’un d’autre. Je crois qu’il aurait eu incroyablement sommeil s’il avait vraiment mesuré ce monde à sa juste valeur. Mais Dieu merci il a été protégé ! Jusqu’à la fin de sa vie il s’est trompé, il s’est trompé sur les gens, sur la société, sur l’écologie et il a été préservé de la peine immense grâce à toutes les illusions qu’il avait. Il s’est trompé et il est parti, il nous a laissé ici. Dans le monde tel qu’il est.

Je pense à mon Prophète bien aimé, paix et salut sur lui, qui disait de chaque jour passé qu’il était meilleur que le jour qui succéderait, je pense à mon Prophète bien aimé qui nous parlait d’un monde à venir où ceux qui sont dans les tombes sont plus heureux que ceux qui marchent sur terre. Mon père est parti rejoindre le monde paisible où tout est vérité, ou l’intérieur des cœurs témoigne en pleine lumière.

Il m’a laissé, intact, le patrimoine de mon enfance : cette maison encore chaude du ton de sa voix, de l’espace de ses silences, du bruit de ses pas. Je me repose impeccablement dans ma mémoire et je regarde en même temps le monde mourir et les paroles de mon Prophète bien aimé, paix et salut sur lui, s’accomplir au rythme des valeurs qui disparaissent et dans le bruit de la fête.